À l’arrière des berlines. La voiture, haut lieu de la socialisation intrafamiliale et intergénérationnelle à l’écoute de musique

Date de publication : 10 juillet 2025
Temps de lecture : 25 min

Auteure : Anne-Cécile Ott

Crédit illustration : Gwenaëlle Ramelet

À l’hiver 2023-2024, nous avons mené une enquête exploratoire auprès de 24 usagers et usagères de Deezer, préfigurant le projet Family Affair mené dans le cadre de Mixtapes sur la socialisation familiale à l’écoute de musique. Nous avons plus précisément réalisé des entretiens avec 24 adolescent.e.s partageant un compte famille sur Deezer avec au moins un de leurs parents (voir Article du Blog du 7 juin 2025). Les jeunes rencontrés, douze femmes et treize hommes, ont entre 13 et 22 ans, sont issus de milieux sociaux variés et vivent dans des contextes géographiques divers. Nous les avons interrogés sur leurs habitudes d’écoute musicale, sur leurs goûts et dégoûts ou sur leurs manières de découvrir de la musique. Une partie des questions posées portaient sur la place de leur famille dans la construction de leurs pratiques et de leurs préférences, et de saisir les différents types de transmission du rapport à la musique au sein des familles.

Les entretiens permettent notamment de faire un constat transversal : la voiture ressort comme un espace central de co-écoute familiale de musique. Sans être directement interrogés sur ce point, 21 enquêté.e.s sur 24 ont mentionné la voiture et les trajets en voiture comme importants dans leur pratique d’écoute musicale, notamment en famille1. Une grande majorité de jeunes rencontrés a de manière générale intiment lié l’écoute de musique à la voiture. Eve (15 ans) affirme ainsi : « dès que je prends la voiture, je mets la musique, ça c’est sûr […] surtout sur les longs trajets, j’aime beaucoup quand il y a de la musique ». Si Eve dépend encore de sa famille pour se déplacer en voiture, Agathe (21 ans) a déjà son permis et fait tous les week-ends des trajets de plusieurs heures pour rejoindre sa famille en région parisienne alors qu’elle fait des études d’ingénieur dans l’Est de la France. Elle souligne à plusieurs reprises durant l’entretien à quel point les trajets en voiture sont pour elle indissociables de la musique : « toute ma vie j’ai écouté de la musique, dans la voiture tout le temps quoi ».

Un espace de co-écoute

La voiture fonctionne plus précisément comme un espace de co-présence et de co-écoute entre parents et enfants au sein des familles. Ce statut n’est pas anodin quand on sait que les moments d’écoute collective sont devenus plus rares du fait de l’individualisation des écoutes entraînée par le développement des nouvelles technologies de diffusion et d’écoute de musique. Chez elles/eux, les vies des adolescent.e.s sont davantage marquées par « la culture de la chambre » (Glevarec, 2010) et de ce fait les échanges entre parents et enfants sur les pratiques culturelles, et sur la musique en particulier, seraient de plus en plus réduits (Pasquier, 2005).

Les entretiens réalisés montrent des situations très diverses au sein des familles. Dans certaines d’entre elles, la musique occupe une place centrale et les moments collectifs d’écoute de musique sont très fréquents. Mais dans une majorité de famille, même si ces moments ne sont pas inexistants, ils restent peu fréquents et limités à certains contextes particuliers. Si la préparation des repas, les tâches ménagères ou les dîners avec les amis des parents ont régulièrement été mentionnés par les enquêté.e.s, c’est bien la voiture qui ressort comme un espace privilégié de co-écoute. Dans les familles où la musique occupe une place centrale dans l’espace domestique, la voiture est un prolongement des habitudes de partage. C’est par exemple le cas dans la famille de Raphaël (17 ans). Selon lui, sa famille « aime beaucoup la musique » et il y a toujours eu à la maison de nombreux échanges sur la musique, qui lui ont forgé une « vraie culture musicale, assez florissante ». Les trajets familiaux en voiture sont alors vécus comme des occasions supplémentaires de partager leurs goûts communs pour le rock et le pop rock, que ce soit par le partage de leurs playlists Deezer ou grâce à la radio (« principalement RTL2, 99% du temps »). À l’inverse, Louna (13 ans) discute parfois de musique avec ses parents, son père en particulier, mais elle écoute peu de musique chez elle, que ce soit seule ou avec eux. C’est dans la voiture qu’elle en écoute le plus et qu’elle écoute de la musique en famille (« dans la maison pas plus que ça, mais je sais que la voiture des fois je vais demander de mettre ma musique […] ma petite sœur [aussi] elle demande de mettre dans la voiture »). De même, Auguste (13 ans) dont la famille est pourtant très amatrice de musique, en écoute pour l’instant très peu, si ce n’est dans la voiture (« généralement c’est dans la voiture que j’associe [la musique] », « je n’écoute pas très souvent ces temps-ci, mais j’écoute […] pendant les trajets ou pendant qu’on est en déplacement »). La voiture est un espace d’écoute essentiel, notamment chez les enfants les plus jeunes, qui écoutent globalement moins de musique que leurs aînés.

« La musique c’est super important, ça fait partie du voyage »

Pour de nombreux enquêté.e.s, l’écoute de musique en voiture est profondément ancrée dans des souvenirs familiaux. Manon (15 ans) associe son tout premier souvenir musical à la voiture et à des trajets réalisés avec son grand-père : « Mon premier souvenir ? Alors, je sais que quand j’allais en voiture avec mon papi, il mettait toujours la musique Vas -y Francky (Rires) ! Et du coup, j’aimais bien. Et du coup je m’ambiançais, je dansais dans mon siège ». La musique occupe une place centrale dans la vie d’Adrien (19 ans), batteur depuis son plus jeune âge, et musicien amateur dans deux groupes de rock. Cette passion pour la musique est manifestement une affaire de famille, puisque son père, sa mère et son frère sont également musiciens et/ou chanteurs. Ils partagent notamment un goût commun pour le rock et se retrouvent tout particulièrement autour de certains artistes tel que le groupe Muse. Comme l’explique Adrien, dans son enfance, les trajets familiaux en voiture étaient associés à des rituels : écouter systématiquement des albums de Muse en intégralité sur la route des vacances en faisait partie. Ce rituel a été structurant pour Adrien, il explique selon lui son attachement indéfectible au groupe anglais et c’est ce qui lui a donné l’envie de commencer la batterie : « à chaque trajet, on mettait un album de Muse et on écoutait tout l’album de Muse. Et c’est ça qui m’avait fait jouer de la batterie d’ailleurs […] Muse, ça fait 17 ans que j’écoute ça, voire même 19. J’ai entendu ça toute ma vie. Même quand j’étais dans le ventre de ma mère, ils étaient allés au concert de Muse. Et j’écoute toujours autant ». L’exemple d’Adrien illustre plus généralement l’importance occupée par les trajets des vacances dans les imaginaires musicaux des jeunes enquêtés : « la musique c’est super important, ça fait partie du voyage ». C’est également le cas dans la famille de Raphaël, dont le père crée des playlists spécifiques pour chaque voyage, adapté au pays : « quand on part en voyage, soit c’est papa qui le fait, soit j’le fais moi de mon côté, mais en général, il y a une playlist qui est faite plutôt dans l’ambiance du lieu où on se rend ». Ou dans la famille de Lou (16 ans), qui mentionne les blind tests familiaux organisés durant les trajets sur la route des vacances : « on a fait quand même pas mal de temps de route et ce qui fait que pour nous occuper, on a fait un blind test et chacun y met [des musiques] ».

Ces quelques exemples soulignent que les trajets en voiture sont non seulement des moments privilégiés de co-écoute mais également qu’ils sont essentiels dans la création de souvenirs familiaux, et ainsi emprunts d’une forte dimension émotionnelle. La voiture peut ainsi faire figure de haut lieu de l’écoute de musique en famille. C’est un espace qui porte en effet une forte dimension symbolique, qui est positivement approprié et qui semble être identifié collectivement, par une majorité d’acteurs, comme un lieu de partage (Clerc, 2004) et comme un marqueur de la construction des pratiques culturelles familiales.

La voiture, espace de découverte et de partage intrafamilial et intergénérationnel

Les entretiens montrent que la voiture fonctionne comme un espace de partage entre les membres d’une même famille et donc entre les générations. C’est souvent dans la voiture que les adolescent.e.s ont mentionné avoir découvert des genres et artistes aimés par leur famille. Louise (18 ans) peut ainsi apprécier des chanteurs comme Daniel Balavoine ou Renaud, qu’elle a découverts grâce à sa mère, qui écoute de la variété française à la radio durant les trajets en voiture. La voiture est également un espace propice à certaines pratiques d’écoute en particulier, comme l’écoute de la radio. Le rapport des jeunes enquêté.e.s à la radio semble paradoxal : ils sont nombreux.ses à l’évoquer comme une source de découverte de nouvelles musiques et la diffusion à la radio de certaines chansons et artistes leur sert également à construire leurs goûts et dégoûts. Pour certains, comme Rose (15 ans), le fait qu’un artiste passe régulièrement à la radio est un gage de qualité (« Après, le critère, c’est aussi qu’il y ait des personnes qui en écoutent, que ce soit quand même des chanteurs ou des chanteuses assez populaires »). Au contraire, pour d’autres, à l’image de Victor (16 ans), c’est un critère de disqualification et un motif de dépréciation : « [cette chanson] elle est trop passée ça me saoule un peu […] quand on entend trop un truc, ça devient fatigant ». Néanmoins, paradoxalement, tou.te.s les 24 enquêté.e.s ont affirmé ne pas écouter la radio par eux-mêmes. C’est bien en voiture, dans la majorité des cas avec leurs parents, qu’ils l’écoutent : « la radio, je l’écoute en voiture, mais c’est tout, pas plus » (Adrien, 19 ans), « je l’écoute seulement quand j’suis en voiture avec mes parents » (Corentin, 19 ans), « hormis dans la voiture, jamais » (Louise, 18 ans), « peut-être dans la voiture mais sinon, non » (Noah, 15 ans), « quand on est dans la voiture, oui, mais sinon non » (Louna, 13 ans), etc.

Comme le montre l’exemple de la radio, la voiture est un espace de socialisation familiale à l’écoute de musique. Cette socialisation est souvent verticale et descendante : elle se fait des adultes vers les enfants. Léonie (14 ans) apprécie beaucoup les « musiques anciennes » : elle évoque par exemple Patrick Bruel, Charles Aznavour, Michel Polnareff ou Gilbert Montagné. Ce goût lui a été transmis par ses parents et elle l’associe plus particulièrement à de bons moments passés en famille dans la voiture : « c’est mes parents qui nous ont fait découvrir. Enfin, genre, ils mettaient ça à la radio, nous, on chantait et tout ». De même, Philippine (14 ans) explique avoir des connaissances sur la musique classique, voire un certain goût pour cette musique (elle en écoutait notamment avec ses sœurs pour travailler, peu après les confinements), quoiqu’elle peine à l’assumer (« il y a une musique classique comme ça que j’aime beaucoup, ça s’appelle « La marche turque » […] moi j’aime beaucoup, mais c’est… je ne vais jamais assumer »). Son rapport à la musique classique ne lui vient selon elle pas de ses parents, mais des trajets en voiture qu’elle partageait régulièrement avec son grand-père : « mes parents, ils n’en écoutaient pas beaucoup et mon grand-père, il en écoutait… enfin il en écoute encore même quand on fait des trajets et puis dans la voiture, on a le droit à une Radio Classique. Donc tous les morceaux les plus classiques qui puissent être […] donc ça, ouais, ça me fait aussi penser à la voiture avec mon grand-père ». Il n’est pas anodin de constater que Léonie et Philippine sont issues de familles de classes supérieures : les enquêtes à venir à plus large échelle serviront à vérifier la relation entre les milieux sociaux et l’efficacité de la transmission du goût pour certains genres et artistes, et notamment pour les styles appréciés par d’autres générations ou pour les musiques dites légitimes (le classique, le jazz voire le rock) (Bonnéry et al., 2012, Eloy & Legon, 2020).

La co-présence offerte par la voiture rend possible pour les jeunes de découvrir des genres et artistes qu’ils ne connaissent pas mais également de partager leurs goûts à des membres de leur entourage.

La voiture est également un espace propice à des formes de socialisations ascendantes (des enfants vers les adultes) ou plus horizontales (par exemple entre frères et sœurs). Les entretiens indiquent que durant les déplacements, les enfants peuvent prendre le contrôle de la programmation musicale, peut-être davantage qu’au sein de l’espace domestique. C’est le cas de Mathis (15 ans), dont le père intervient même durant l’entretien pour confirmer que c’est bien son fils qui choisit la musique dans la voiture. Mathis précise même ne pas apprécier les rares fois où il ne choisit pas : « des fois je me fais prendre la main mais […] généralement ça va m’énerver ». Manon (15 ans) échange beaucoup avec son père sur la musique, c’est beaucoup moins le cas avec sa mère. Elle profite néanmoins des trajets en voiture pour partager sa playlist avec elle et parvient régulièrement à faire découvrir de nouveaux artistes à sa mère : « alors, elle va jamais me demander [ce que j’écoute]. C’est genre, quand je vais mettre ma playlist dans sa voiture, c’est ‘ah, j’aime bien cette musique. Tu peux me la faire réécouter, comme ça, ou je la mets dans ma playlist’ ». Louna (13 ans) donne quant à elle régulièrement « un écouteur » à sa petite sœur pour lui faire écouter de la musique dans la voiture, et Raphaël (17 ans) échange beaucoup sur ce sujet avec sa grande-sœur, qui lui a notamment fait découvrir la phonk brésilienne, genre qu’il apprécie beaucoup : « j’y suis venu […] grâce à ma sœur qui est très, très fan de reggaeton. Donc par exemple, quand je monte en voiture avec elle et que c’est elle qui met la musique, il y en a beaucoup ». La co-présence offerte par la voiture rend possible pour les jeunes de découvrir des genres et artistes qu’ils ne connaissent pas mais également de partager leurs goûts à des membres de leur entourage.

Dans certaines familles, la voiture permet également certaines recompositions par rapport aux pratiques et habitudes qui régissent habituellement l’espace domestique. Chez Eve (15 ans), c’est surtout le père, musicien amateur, bassiste et batteur dans un groupe de rock, qui s’occupe de l’ambiance musicale de la maison. À l’inverse, lors des trajets en voiture, c’est sa mère ou elle-même qui sont en charge de pouvoir choisir la musique. Il en va de même chez Louna (13 ans) : son père et sa petite sœur sont les deux membres de la famille qui choisissent habituellement la musique dans la maison, alors que sa mère et elles ont davantage la main dans la voiture. Lyam (13 ans) explique également en entretien que sa mère, sa sœur et lui profite de l’absence de son père, notamment dans les trajets quotidiens en voiture, pour écouter de la musique qu’ils apprécient tous les trois et que le père n’aime pas, en l’occurrence du rap américain essentiellement : « Avec ma maman et ma sœur, on aime beaucoup quand mon papa il est pas là, on aime beaucoup mettre de la musique forte et on danse, et c’est marrant. Aussi dans la voiture, on écoute beaucoup la musique à fond, et on met, on baisse la fenêtre, et voilà. […] Ma mère elle aime bien, enfin, écouter un petit peu mon rap américain, et du coup on met un petit peu la musique forte ». Ces trois cas semblent par ailleurs souligner des différenciations de genre, notamment sur le choix de l’ambiance musicale dans les espaces domestiques : dans la majorité des entretiens, ce sont effectivement les pères de famille qui exercent un certain contrôle, que la voiture permet alors en partie de contourner. Ces résultats font écho aux travaux des sociologues Garance Clément et Fiona Del Puppo qui ont montré que l’écoute de musique pouvait être « un pouvoir domestique masculin » (2022).

Différentes modalités de négociations et de contrôle de l’espace musical en voiture

Si la voiture est un espace d’échange intrafamilial et intergénérationnel, c’est aussi un lieu de négociation. La co-écoute rend parfois nécessaires des compromis entre les membres de la famille, dont les goûts musicaux sont plus ou moins éloignés. Les négociations peuvent prendre différentes modalités : d’un partage familial relativement équitable à une individualisation des écoutes, en passant par diverses formes d’adaptation et de compromis.

Partager. Plusieurs enquêté.e.s ont expliqué que dans leur famille, les déplacements en voiture impliquaient une juste répartition des genres et artistes écoutés en fonction des préférences des différents membres de la famille. Chez Victor comme chez Lou (16 ans), chacun choisit à tour de rôle la musique à écouter sur le trajet : « on met tous une chanson, et puis après, on mettra en aléatoire et ça nous fera un peu de musique sur le trajet », « souvent dans la voiture on a la musique sur nos téléphones donc on choisit chacun une musique ». Manon (15 ans) indique quant à elle qu’il y a bien des divergences dans les goûts musicaux de la famille : son père et elle apprécient le rap, genre que sa mère n’aime pas, et qui renforce son mal de tête en voiture. Afin de respecter les envies et besoins de chacun, la famille s’attache à alterner les moments d’écoute : « ma maman, elle aime pas écouter du rap en voiture. Donc, des fois, ça posait problème, parce qu’elle a souvent mal à la tête en trajet. Et nous, on aime beaucoup de rap pendant les trajets pour aller en vacances. Donc, on fait la part des choses, on fait par exemple une heure où elle veut se reposer, on met que de la musique calme. Et une heure où on va mettre que du rap, à fond ».

« J’évite de mettre certains morceaux de rap ou certains morceaux d’électro quand on est en voiture tous ensemble, je sais qu’ça plaît pas à tout le monde, donc j’évite. »

S’adapter, se restreindre. Comme nous l’avons vu plus haut avec l’exemple du père de Mathis qui laisse son fils prendre la main sur la musique dans la voiture, même s’il n’apprécie pas les mêmes genres musicaux, les parents s’adaptent régulièrement aux envies de leurs enfants durant les trajets (Dejaiffe, 2013). Les entretiens réalisés montrent que les enfants eux aussi s’adaptent, voire se restreignent, pour faire plaisir à leurs parents ou pour ne pas les contrarier. Eve (15 ans) fait de nombreux trajets en voiture avec sa grand-mère et durant ces moments, elle veille toujours à mettre de la musique susceptible de lui plaire (« j’aime bien, quand je mets mon téléphone dans la voiture, j’aime bien mettre des chansons qui lui plaît pour qu’elle soit contente quand même »). Corentin (19 ans) aime écouter différents styles de musique (de la musique électronique, du rap français et américain, de la variété française, du classique, etc.). Il dit avoir largement hérité ses goûts de ses parents. Ces derniers sont toutefois mois réceptifs et peu intéressés par des genres musicaux que Corentin a découvert plus récemment comme le rap ou l’électro. Craignant les réactions de ses parents, il n’ose pas partager des musiques de ces genres avec ses parents lors des trajets communs : « j’évite de mettre certains morceaux de rap ou certains morceaux d’électro quand on est en voiture tous ensemble, je sais qu’ça plaît pas à tout le monde, donc j’évite. […] Je sais qu’étant jeune, j’avais peur […] J’me suis rendu compte qu’en fait, ça leur faisait pas un grand choc que d’entendre des gros mots. Mais non, c’est plus parce que je sais qu’ils apprécient pas forcément ce genre de musique que j’essaie de pas trop en mettre ». Dans ces situations, où les goûts sont très dissemblables, le partage intergénérationnel ne fonctionne alors que dans un sens : des parents vers les enfants, les premiers semblant plus réfractaires à découvrir et écouter de nouveaux genres et artistes appréciés par les seconds.

S’isoler. Dans certaines familles, le partage semble ne pas fonctionner du tout, les enfants préférant s’isoler en écoutant à l’arrière de la voiture de la musique sur leur téléphone avec leurs casques et écouteurs. C’est parfois le cas de Mathis (15 ans), évoqué plus haut, lorsqu’exceptionnellement son père ne le laisse pas avoir la main sur les playlists : « généralement, ça va m’énerver. Soit je dis rien et je regarde par la vitre. Soit je mets mes Airpods et j’écoute ma musique ». C’est encore plus systématiquement ce qui se produit par exemple chez Noah (15 ans) qui met toujours ses écouteurs quand ses parents écoutent de la musique ou la radio dans la voiture parce qu’il ne « préfère pas écouter leur musique ». Eve (15 ans) raconte quant à elle que son frère de 18 ans ne partage pas l’enthousiasme familial pour les playlists communes en voiture et « écoute sa musique dans son coin ». Ces quelques exemples permettent aussi d’illustrer que les formes de refus de la co-écoute en famille sont plus fréquents chez les adolescent.e.s en fin de collège, âgé.e.s d’une quinzaine d’années. On peut relier ce constat à des travaux sur l’évolution des préférences musicales lors de l’enfance puis de l’adolescence, qui montrent que les enfants scolarisés en primaire restent proches des goûts culturels et musicaux de leurs parents, qu’ils s’en distancient fortement durant le collège, étant alors davantage influencé par leurs pairs, avant de développer des goûts plus hétérogènes, qui empruntent à nouveau à d’autres générations (Détrez, 2014, Eloy & Legon, 2020). Les extraits d’entretiens cités semblent également indiquer que les attitudes et habitudes plus individualistes sont plus fréquentes chez les garçons. Les enquêtes à venir permettront de creuser cette question. Nos résultats exploratoires font aussi écho à d’autres recherches qui ont montré que les femmes et les jeunes filles affichent des préférences culturelles moins marquées, et s’adaptent davantage aux goûts d’autrui (Clément & Del Puppo, 2022) voire intériorisent le fait que leurs préférences seraient moins légitimes (Pasquier, 2005).

Espace de négociations et de compromis (parfois infructueux), la voiture est aussi un espace de contrôle. Les moments de co-écoute durant les déplacements peuvent être l’occasion de rappels à l’ordre parentaux, sur ce qui est de qualité ou non, sur ce qui mérite d’être écouté ou non. Philippine (14 ans) explique ainsi que sa mère fait des remarques chaque fois que ses filles tentent de mettre du rap et leur impose de changer de musique : « je sais très bien qu’il y a des moments on a mis des chansons comme ça dans la voiture et ma mère elle était : ‘ah non non, on ne met pas ça, on met autre chose’ ». De même Etienne (18 ans) raconte durant l’entretien qu’il a longtemps essayé de partager ses goûts musicaux avec son père durant les trajets en voiture mais qu’il a arrêté parce que son père faisait trop de remarques négatives : « à chaque fois, il va trouver toujours la petite parole qui va faire que, soit c’est débile, soit c’est vulgaire, en tout cas, c’est une bonne raison de nous mettre en tort quoi ». Dans les deux exemples cités, ces rappels à l’ordre ont entraîné chez les enfants des attitudes de restriction ou de repli sur soi mentionnés précédemment. Etienne comme Philippine ont progressivement renoncé à partager leurs préférences : « moi j’ai essayé [de lui faire écouter], mais c’est infructueux, donc il vaut mieux pas maintenant, j’laisse tomber, j’écoute ma musique, j’ai investi dans un casque, c’est parfait hein » (Etienne) ; « ma mère elle est un peu têtue, donc c’est du temps perdu et de l’énergie perdue dans quelque chose de… en vain quoi » (Philippine). Comme l’illustrent les deux adolescent.e.s cités ici en exemple, ce contrôle parental, par des remarques voire des injonctions à changer de musique, semble socialement situé. Ils ont en effet uniquement été relevés dans des familles de classes supérieures. Cette observation va dans le sens des résultats d’une recherche menée il y a plus de dix ans auprès de collégiens en Seine-Saint-Denis qui indiquaient que les conditions matérielles des familles et les inégales dispositions culturelles des parents influençaient les pratiques d’écoute des jeunes, mais aussi que dans les familles les plus favorisées, les parents naviguent entre tolérance pour les goûts de leurs enfants et « régulation par la critique » (Bonnéry et al., 2012).

Les trajets en voiture sont essentiels dans les récits sur l’écoute de musique ; ils occupent également une place centrale dans les pratiques et imaginaires familiaux. Le caractère clos de l’espace de la voiture, et le caractère contraint et restreint dans le temps des trajets, facilitent les moments de co-écoute et de partage entre les membres d’une même famille. Ils impliquent également des négociations entre des individus qui n’ont pas toujours les mêmes goûts et dégoûts. La voiture est à ce titre un haut lieu de la socialisation intrafamiliale et intergénérationnelle à l’écoute de musique. Ces premiers résultats exploratoires nous invitent à creuser les modalités de la transmission des pratiques et préférences musicales au sein des familles : entre inculcation – par des formes de contrôle, de critique, de prescriptions et de diffusion de normes, et imprégnation – par exposition à des modèles parentaux (Octobre & Jauneau, 2008). Les enquêtes que nous mènerons au cours des prochains mois, réalisés auprès d’un échantillon plus large de familles, dans des pays différents, ainsi que les analyses croisées des entretiens et des historiques d’écoute des membres d’une même famille qui souscrivent une offre « famille » sur Deezer, permettront d’identifier plus précisément les différenciations sociales de la transmission culturelle, et l’influence de différents « climats familiaux » (Mohr & Dimaggio, 1995) sur le rapport des jeunes à la musique.

1 Notons par ailleurs que les trois entretiens (sur 24) dans lesquels la voiture n’a pas été explicitement mentionnée sont parmi les plus courts et ont été réalisés auprès de trois jeunes de manière générale peu bavards sur leurs pratiques.

Références

Bonnéry Stéphane, Bautier Élisabeth, Dejaiffe Benoit & Pirone Filippo (2012), « Synthèse du rapport de recherche ‘Transmission-appropriation des pratiques musicales : formes et fonctions de la socialisation en banlieue populaire’ », Université Paris 8. [En ligne]

Clément Garance & Del Puppo Fiona (2022), « Un pouvoir domestique masculin. L’écoute de musique comme instrument de la domination genrée au sein du foyer », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 245, n° 5, 20‑35. [En ligne]

Clerc Pascal (2004), « Haut lieu », Hyergeo – Dictionnaire en ligne [En ligne]

Dejaiffe Benoit (2013), « Les goûts musicaux dans les familles : du contrôle à l’arrangement », Diversité, vol. 173, n° 1, 44‑48. [En ligne]

Détrez Christine (2014), « Les loisirs à l’adolescence : une affaire sérieuse », Informations sociales, vol. 181, n° 1, 8‑18.

Eloy Florence & Legon Tomas (2020), « Les formes de distinction parmi les jeunes auditeurs de rap et de r‘n’b : d’une sociologie de la consommation à une sociologie de la réception », Volume !. La revue des musiques populaires, vol. n° 17 : 2, 167‑183. [En ligne]

Glevarec Hervé (2010), « Les trois âges de la « culture de la chambre » », Ethnologie française, vol. 40, n° 1, 19‑30. [En ligne]

Mohr John & Dimaggio Paul (1995), « The Intergenerational Transmission of Cultural Capital », Research in Social Stratification and Mobility, vol. 14.

Octobre Sylvie & Jauneau Yves (2008), « Tels parents, tels enfants ? Une approche de la transmission culturelle », Revue française de sociologie, vol. 49, n° 4, 695. [En ligne]

Pasquier Dominique (2005), Cultures lycéennes : la tyrannie de la majorité, Paris, Éd. Autrement.

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