Enquêter sur les (dé)goûts musicaux des adolescents : quelle influence de la famille ?
Auteure : Anne-Cécile Ott

Crédit photo : Mixtapes
D’après l’enquête Pratiques culturelles des Français (2018) pilotée par le Ministère de la Culture, 96% des jeunes âgés de 15 à 24 ans ont écouté de la musique au cours de l’année précédent l’enquête. 85% d’entre eux déclarent même écouter de la musique tous les jours ou presque. L’écoute de musique est effectivement une pratique culturelle centrale dans le quotidien des adolescents et des adolescentes, et plus largement une activité emblématique du passage à l’âge adulte (Octobre et al., 2010).
L’adolescence est une période clef pour étudier la construction des pratiques d’écoute musicale et la formation des goûts et des dégoûts musicaux, qui ont toutes les chances de perdurer à l’âge adulte (North et al., 2000). Les neurosciences et la psychologie cognitive montrent par exemple que l’adolescence est un moment de cristallisation : c’est la période qui va influencer le plus durablement nos goûts (voir par exemple (Holbrook et Schindler, 1989)), notamment parce que la musique que l’on y écoute est fortement associée à des souvenirs autobiographiques. Les sociologues ont quant à eux souligné que l’adolescence est un moment primordial d’autonomisation des pratiques (Pasquier, 2005 ; Détrez, 2014). Les recherches qui retracent les différentes étapes dans la « carrière d’auditeurs » des jeunes montrent ainsi que l’entrée au collège correspond à une prise de distance par rapport aux goûts des parents, à une influence croissante des pairs dans les habitudes d’écoute et ainsi à des formes d’homogénéisation des préférences musicales (Eloy et Legon, 2020). Si les années lycée se caractérisent plus par une singularisation des goûts et une (ré)ouverture à la musique d’autres générations, elles restent décrites a minima comme une période d’indifférence par rapport aux goûts des parents (Pasquier, 2005). Depuis les années 1980, du fait de l’essor de nouvelles technologies de diffusion et d’écoute de la musique, toutes les études s’accordent à dire que les pratiques culturelles et musicales s’individualisent. L’écoute de musique des jeunes est marquée par ce que le sociologue Hervé Glévarec nomme la « culture de la chambre » (Glevarec, 2010) : les adolescent.e.s sont en grande majorité, pour ne pas dire en totalité, équipés pour écouter la musique de leur choix, et seuls. Cette individualisation grandissante de l’écoute entrainerait une diminution des conflits au sein des familles, un relâchement du contrôle parental sur les pratiques des enfants et des échanges sur la musique toujours de plus en plus faibles entre adultes et adolescent.e.s (Pasquier, 2005).
C’est ce qui pousse parfois à parler d’une « crise de la transmission » (Bonnéry, 2006). Alors que la famille a longtemps joué un rôle fondamental dans la construction de rapports à la culture et dans la reproduction de styles culturels socialement différenciés, son influence serait de moins en moins importante. De grandes enquêtes sur les pratiques culturelles des adultes et des enfants, comme celles pilotées par Sylvie Octobre, permettent de nuancer la disparition de l’influence parentale sur la genèse des pratiques culturelles. Elles montrent toutefois effectivement que les exemples parentaux ne jouent plus sur la pratique d’écoute de musique enregistrée, aujourd’hui tellement répandue dans les jeunes générations (Octobre et Jauneau, 2008). Les sociologues invitent alors à regarder de plus près ce qui se joue au niveau des contenus, c’est-à-dire à analyser plus finement la transmission de goûts et de dégoûts.
Alors que tout concorde à parler d’une diminution de l’influence familiale sur les goûts musicaux à l’adolescence, que reste-t-il exactement de la famille ? Dans la lignée des (rares) travaux qui invitent à ne pas sous-estimer trop vite l’influence familiale sur la construction des rapports des jeunes à la musique (Bonnéry et al., 2012 ; Dejaiffe, 2013), nous menons une enquête sur la socialisation à l’écoute de musique, en interrogeant tout particulièrement le rôle de la famille et des parents dans la construction chez les adolecent.e.s des pratiques d’écoute et des préférences. Nous cherchons plus précisément à répondre aux questions de recherche suivantes :
Dans quelle mesure la famille intervient-elle et influence-t-elle les goûts et les dégoûts des jeunes ? Qui dans la famille socialise à l’écoute de musique (le père, la mère, les frères et sœurs), comment et avec quelle efficacité ? Comment la socialisation familiale et « verticale » (des parents vers leurs enfants) s’articule-t-elle aux autres formes de socialisation : à la socialisation horizontale entre pairs ou à la socialisation médiatique, à l’heure où les réseaux sociaux numériques jouent un rôle fondamental dans la construction des préférences des jeunes ? En quoi ces processus de socialisation sont-ils socialement différenciés ? Maintenant qu’internet et le streaming donnent accès à tout au plus grand nombre, la transmission des pratiques et des goûts et dégoûts musicaux fonctionne-t-elle différemment selon les caractéristiques sociales des familles et des jeunes enquêtés ? Et si oui, ces différences se manifestent-elles ?
Le LabCom Mixtapes nous permet de réaliser des enquêtes originales qui s’appuient sur une mixité de méthodes et une mixité de données. Nous menons auprès de jeunes utilisateurs et utilisatrices de Deezer des enquêtes par questionnaires sur un grand nombre d’individus et nous réalisons des entretiens approfondis avec un échantillon de jeunes usagers de la plateforme de streaming, dont nous analysons par ailleurs les historiques d’écoute sur plusieurs années. Afin d’étudier la transmission familiale du rapport à la musique, nous enquêtons plus précisément auprès de jeunes partageant un compte famille avec au moins un de leur parent. Une première vague d’enquête a été menée à l’automne 2024 auprès de 25 adolescents et adolescentes Français, âgés de 13 à 22 ans, présentant divers profils sociaux, vivant dans différentes régions françaises, et dans des contextes géographiques différents (centre de grandes villes, banlieue, périurbain, rural). Dans le prolongement de cette première recherche exploratoire, et dans la perspective d’internationaliser notre enquête, le dispositif sera répliqué à l’automne 2025 auprès d’un échantillon d’adolescents en Suisse romande, également usagers de Deezer et utilisant un compte famille.
Plus largement, au sein du laboratoire Mixtapes, Pierre Gallinari Safar a entamé en septembre 2024 une thèse de sociologie à l’EHESS sur la structuration sociale des goûts et les habitudes liés à la pratique d’écoute musicale, avec une approche longitudinale. Il questionne tout particulièrement les processus de transmission culturelle intra-familiale en régime numérique.
Références
Bonnéry S., 2006, « À propos de la crise de la transmission scolaire », Pensée plurielle, 11, 1, p. 75‑82.
Bonnéry S., Bautier É., Dejaiffe B., Pirone F., 2012, « Synthesis of the research Document « Transmission-appropriation of musical practices: socialization types and functions in popular suburbs » », Rapport de Recherche, [En ligne]
Dejaiffe B., 2013, « Les goûts musicaux dans les familles : du contrôle à l’arrangement », Diversité, 173, 1, p. 44‑48.
Détrez C., 2014, « Les loisirs à l’adolescence : une affaire sérieuse », Informations sociales, 181, 1, p. 8‑18.
Eloy F., Legon T., 2020, « Les formes de distinction parmi les jeunes auditeurs de rap et de r‘n’b : d’une sociologie de la consommation à une sociologie de la réception », Volume !. La revue des musiques populaires, 17 : 2, p. 167‑183.
Glevarec H., 2010, « Les trois âges de la « culture de la chambre » », Ethnologie française, Vol. 40, 1, p. 19‑30.



