Quels ont été les effets du premier confinement, lors de la pandémie de COVID-19, sur l’écoute de musique en France ?

Date de publication : 15 juillet 2025
Temps de lecture : 12 min

Crédit illustration : Gwenaëlle Ramelet

Une recomposition des rythmes d’activité sans précédent

En France les confinements successifs liés à la pandémie de COVID-19 et les restrictions associées ont conduit à la fermeture partielle de nombreux lieux (écoles, crèches, bureaux, espaces culturels, de sociabilité et de loisirs). Or ces lieux sont des cadres qui structurent nos journées, en marquant des frontières spatiales et temporelles entre vie professionnelle, familiale et récréative. Leur fermeture a donc bouleversé, à une échelle inédite, les routines de millions de personnes en France et à travers le monde. Sous la contrainte du « sans-contact », une grande partie des activités a basculé en ligne, accélérant la numérisation déjà engagée au cours des dernières décennies. Ce que les chercheur-e-s appellent les traces numériques — ces données générées par l’usage des réseaux sociaux, le visionnage ou l’écoute de contenus en ligne, ou nos communications et interactions via l’utilisation d’applications mobiles (appels, messages, suivi de santé, etc.) — offrent ainsi une fenêtre d’observation privilégiée pour mesurer l’ampleur de ce réaménagement sans précédent des rythmes de vie quotidiens. En effet, la réorganisation temporelle des activités humaines se lit clairement dans la perturbation de ces traces au cours de la pandémie. Des études ont mis en lumière un déplacement des pics de connexion vers des plages horaires non conventionnelles (le matin, l’après-midi, tard le soir) (Feldmann et al. 2020, 2021 ; Castaldo 2020), un usage plus intensif des outils de communication pendant la journée (Seufert et al. 2022 ; Ohm et al. 2020), et une diffusion continue des interactions — appels, messages, streaming ou gaming — tout au long de la journée, et jusque tard le soir. Les données individuelles anonymisées, collectées par différentes applications disponibles sur mobile smartphones et qui trackent l’activité de l’utilisateur, confirment ces mutations : allongement du sommeil avec couchers et réveils plus tardifs diminution et irrégularité de l’activité physique (Ong et al. 2021 ; Massart et al. 2022 ; Luong et al. 2023), accroissement des échanges en soirée et durant la nuit, notamment chez les femmes.

Étudier la perturbation des rythmes d’activité au travers des traces d’écoute de musique en streaming

Les perturbations de l’activité d’écoute de musique sur Deezer illustrent bien cette dynamique. Ces perturbations sont perceptibles par exemple au travers des variations plus ou moins brusques du temps quotidiennement consacré à cette activité, ainsi que du rythme auquel on l’effectue. —. En effet, l’écoute musicale est avant tout une activité d’accompagnement, réalisée en parallèle d’autres tâches et adaptée à différents contextes du quotidien. Il est donc probable que les fluctuations observées dans les traces d’activité d’écoute pendant les confinements successifs nous renseignent plus largement sur la recomposition des rythmes d’activité au cours de cette période inédite.

Lorsqu’on écoute de la musique sur une plateforme de streaming en étant connecté à notre compte utilisateur, chaque écoute de chaque morceau est enregistrée dans notre historique d’écoute personnel, avec son horodatage. Ces données anonymisées permettent aux plateformes de calculer la rémunération des ayant-droits, mais aussi d’entrainer les programmes de recommandation. Ici nous utilisons ces historiques d’écoute individuels horodatés pour aborder les perturbations des rythmes individuels d’activité à un niveau temporel très fin. Associées à des données d’enquête (voir le post « Dispositif d’enquête ») ces données nous peuvent aussi permettre de montrer que les contraintes temporelles vécues pendant la pandémie ont été très différentes d’une personne à l’autre, et d’en comprendre les déterminants sociaux. En effet, les contraintes professionnelles, familiales et relationnelles, ainsi que les conditions mêmes de confinements, ont fortement modulé la capacité de chacune et chacun à organiser et redéfinir son quotidien (Charlap, 2021 ; Chatot, 2021).

Ces contraintes ont engendré des rapports au « temps » contrastés et socialement différenciés durant la pandémie (Greene et al., 2022 ; Feder et al., 2023). Si certaines personnes ont vécu cette période comme une opportunité de se “recentrer sur soi-même », de réinvestir des loisirs, des pratiques culturelles et amateures Jonchery et Garcia, 2023), d’autres ont subi de plein fouet les pressions temporelles liées au bouleversement et à l’entremêlement de différentes sphères d’activité, “compressées » dans un espace-temps restreint (Chauvin et al., 2021 ; Paye, 2021).

Les perturbations de nos habitudes d’écoute quotidiennes peuvent-elles éclairer davantage sur les différentes façons dont la pandémie a été vécue, ainsi que sur les mécanismes sociaux ayant façonné ces rapports au temps hétérogènes durant cette crise ?

Le temps consacré à l’écoute de musique

Pour tenter de répondre à cette question, nous avons étudié deux indicateurs et appliqué deux méthodes distinctes. La première consiste à regarder l’évolution, tout au long de la pandémie, du temps hebdomadaire que les personnes ont consacré à écouter de la musique. A chaque personne est associée une série temporelle de durées d’écoute hebdomaire, et pour classer ces séries et mettre en évidence des « profils-type » de personnes .nous avons mobilisé une méthode appelée Dynamical Time Warping. Cette méthode permet de comparer des séries temporelles deux à deux et de regrouper celles qui partagent des inflexions semblables et qui sont soit synchrones, soit légèrement décalées dans le temps (de quelques jours dans notre cas). Nous avons ainsi pu séparer les enquêté.e.s en trois groupes, chacun caractérisé par l’amplitude et le sens de la déviation de leurs séries temporelles d’écoute à l’aube du premier confinement en France, comme l’illustre la figure ci-dessous.

Figure 1.

Cette partition nous permet tout d’abord de montrer que près de 60 % des enquêté·e·s ont connu au cours du premier confinement un changement majeur et brusque du temps qu’iels consacrent à l’écoute de musique en ligne. Près de 30 % ont connu une baisse de leurs volumes d’écoute hebdomadaire, et un peu plus de 25 % une hausse de ce volume d’écoute. Le caractère synchronisé de ces déviations entre elles d’une part et avec l’instauration du confinement d’une autre, suggère que ces perturbations sont bien liées à cet événement.

Cette classification nous permet ensuite d’investiguer les potentiels facteurs sociaux liés à ces différences comportementales. Quelles sont les caractéristiques sociales qui sont le plus fréquemment associés à une baisse, ou, à l’inverse, une hausse du temps passé à écouter de la musique au cours du premier confinement en France ? Pour ce faire, nous appliquons à la classification précédente une régression logistique multinomiale, une méthode statistique qui permet de comparer, « toutes choses égales par ailleurs au sein du modèle”, l’effet isolé chaque modalité d’une même variable sociale sur les chances d’appartenir à un des groupes présentés plus haut.

Figure 2.

Les résultats de cette régression sont représentés sur la figure ci-dessus. Ils montrent que les personnes ayant un niveau de diplôme élevé (master et plus) ont une probabilité plus élevée que les personnes moins diplômées d’avoir connu une augmentation de leur durée d’écoute pendant le premier confinement. Il en va de même pour les hommes (par rapport aux femmes), pour les personnes sans enfants (par rapport aux parents), ainsi que pour les plus de 45 ans (par rapport aux 25–34 ans).

Des perturbations dans les rythmes d’écoute

Nous avons aussi étudié l’évolution, chez chaque personne, du temps écoulé entre deux sessions consécutives d’écoute. Au-delà de la seule durée d’écoute quotidienne, cet indicateur nous permet de saisir comment les sessions d’écoute sont chez chaque personne agencés dans le temps, et comment la pandémie a ré-organisé ces agencements temporels. Ci-dessous, nous présentons la distribution de cet indicateur (la durée écoulée entre deux sessions consécutives d’écoute de musique), calculée au niveau de chaque individu puis agrégée à l’ensemble de la population des personnes enquêtées. On observe une forte prépondérance de laps de temps « courts » entre deux sessions successives, avec de nombreuses interruptions durant moins d’une, de deux ou de trois heures.

Figure 3.

Afin d’étudier l’évolution de cet objet au niveau individuel pendant la pandémie, nous utilisons la Wasserstein Distance, aussi appelée Earth Mover Distance, une mesure qui permet de calculer la distance entre deux distributions statistiques uni-variées. Si l’on emploie souvent ce dernier nom pour désigner cette méthode, c’est parce qu’on peut intuitivement la comprendre comme la « quantité de terre » multipliée par la distance sur laquelle cette quantité doit être « transportée » afin de donner à une distribution la forme d’une autre. La figure ci-dessous en illustre le principe.

Figure 4.

En nous servant de l’Earth Mover Distance pour comparer, pour chaque individu, combien le « temps entre deux sessions d’écoute » lors de chaque semaine de la pandémie donnée différait de celui observé lors des semaines similaires au cours des années précédentes, nous construisons un indicateur de perturbation du rythme d’écoute. Celui-ci met en lumière comment le rythme d’écoute d’une personne à une période donnée dévie de son rythme d’écoute habituel à cette même période de l’année, au cours des années précédentes. Plus la valeur de cet indicateur est élevée, plus la perturbation est importante. Le graphique ci-dessous révèle l’évolution dans le temps de la distribution de cet indicateur parmi les personnes enquêté-es; chaque ligne verticale est une « boîte à moustaches » (box plot) qui représente la distribution parmi les individus de l’intensité de cette perturbation de son rythme d’écoute, à cette date.

Figure 5.

Sur cette figure on observe un pic de perturbation du rythme des écoutes sans précédent lors du 1er confinement, dont la durée semble coïncider avec celle de l’événement. Si, comme sur la figure ci-dessous, l’on « déplie » cette figure par catégorie d’âge, on aperçoit des motifs contrastés, qui montrent que les jeunes et les jeunes adultes ont expérimenté une perturbation plus longue et plus intense de leur rythme d’écoute.

Figure 6.

Pour produire un indicateur plus expressif de la durée de cette perturbation du rythme usuel d’écoute, nous avons déterminé, pour chaque personne, le nombre de semaines successives au cours desquelles la perturbation subsiste à un niveau anormalement élevé. On observe ainsi que la perturbation a duré au moins quatre semaines pour plus de 50 % des individus enquêtés, et plus de dix semaines pour 25 % d’entre eux (graphique ci-dessous, à gauche).

Nous pouvons enfin examiner plus finement la distribution sociale du temps qui a été nécessaire pour que la perturbation se relâche et que le rythme d’écoute retrouve son niveau d’avant la pandémie. En combinant les différences selon l’âge et le genre, puis l’âge et la situation parentale, on s’aperçoit que les femmes âgées de 35 à 44 ans (un âge caractéristique des parents de jeunes enfants), ainsi que les mères en couple, ont connu une période de perturbation plus intense et plus longue ; respectivement six semaines en moyenne et cinq en médiane pour les mères en couple, contre cinq semaines et trois pour leur homologue masculin. La figure ci-dessous illustre ces tendances :

Figure 7.

Références

Castaldo, M.; Venturini, T.; Frasca, P.; and Gargiulo, F.2021. The rhythms of the night: increase in online night activity and emotional resilience during the spring 2020 Covid-19 lockdown. EPJ Data Science, 10(1): 1–15.

Charlap, C. 2021. Le temps des femmes pendant le confinement (mars-mai 2020) : Quelques enseignements de l’enquête Vico. Temporalités, (34-35).

Chatot, M.; Piesen, A.; and Viera Giraldo, V. 2021. « Je suis sollicitée du matin au soir » : l’articulation travail-famille pendant le confinement du printemps 2020. Temporalités, (34-35).

Chauvin, P.-M.; Diarra, M.; Lenouvel, M.; and Ramo, A.2021. Brèche temporelle et polarisation sociale : sociologie de l’expérience du temps pendant le premier grand confinement. Temporalités, (34-35).

Feldmann, A.; Gasser, O.; Lichtblau, F.; Pujol, E.; Poese,I.; Dietzel, C.; and Wagner, D. 2020. The Lockdown Effect: Implications of the COVID-19 Pandemic on Internet Traffic. In Proceedings of the ACM Internet Measurement Conference, 1–18.

Feldmann, A.; Gasser, O.; Lichtblau, F.; Pujol, E.; Poese,I.; Dietzel, C.; Wagner, D.; Wichtlhuber, M.; Tapiador, J.;Vallina-Rodriguez, N.; Hohlfeld, O.; and Smaragdakis, G.2021. A year in lockdown: how the waves of COVID-19 impact internet traffic. Communications of the ACM, 64(7): 101–108.

Greene, M.; Hansen, A.; Hoolohan, C.; Süßbauer, E.; and Domaneschi, L. 2022. Consumption and Shifting Temporalities of Daily Life in Times of Disruption: Undoing and Re-assembling Household Practices during the COVID-19 Pandemic. Sustainability: Science, Practice and Policy, 18(1): 215–230.

Luong, N.; Barnett, I.; and Aledavood, T. 2023. The Impactof the COVID-19 Pandemic on Daily Rhythms. Journalof the American Medical Informatics Association, 30(12): 1943–1953.

Massar, S. A. A.; Ng, A. S. C.; Soon, C. S.; Ong, J. L.;Chua, X. Y.; Chee, N. I. Y. N.; Lee, T. S.; and Chee,M. W. L. 2022. Reopening after Lockdown: The Influence of Working-from-Home and Digital Device Use on Sleep, Physical Activity, and Wellbeing Following COVID-19 Lockdown and Reopening. Sleep, 45(1).

Ohme, J.; Vanden Abeele, M. M. P.; Van Gaeveren, K.;Durnez, W.; and De Marez, L. 2020. Staying Informed and Bridging “Social Distance”: Smartphone News Use and Mobile Messaging Behaviors of Flemish Adults during the First Weeks of the COVID-19 Pandemic. Socius: Sociological Research for a Dynamic World, 6.

Ong, J. L.; Lau, T.; Massar, S. A. A.; Chong, Z. T.; Ng, B.K. L.; Koek, D.; Zhao, W.; Yeo, B. T. T.; Cheong, K.; andChee, M. W. L. 2021. COVID-19-Related Mobility Reduction: Heterogenous Effects on Sleep and Physical ActivityRhythms. Sleep, 44(2): 179.

Seufert, A.; Poign ́ee, F.; Hoßfeld, T.; and Seufert, M. 2022. Pandemic in the Digital Age: Analyzing WhatsApp Communication Behavior before, during, and after the COVID-19 Lockdown. Humanities and Social Sciences Communications, 9(1): 140.

Partager cet article